Restauration de la peinture de Raoul Dufy, La Seine, de Paris à la mer

La Seine, de Paris à la mer
Raoul Dufy
La Seine, de Paris à la mer
Image © Lyon MBA - Photo Alain Basset
Contenu gauche

Jusqu'au 27 mai 2025, le grand décor de Raoul Dufy, La Seine, de Paris à la mer, présenté dans le salon de thé du musée, fait l'objet d'une restauration, financée par les Amis du musée des Beaux-Arts Lyon.

L’artiste :

Raoul Dufy (1877, Le Havre- 1953, Forcalquier) est l’un des acteurs majeurs des avant-gardes artistiques qui jalonnent le début du 20e siècle. Il participe au fauvisme et au cubisme, véritables révolutions picturales qui remettent en question les codes de représentation de la réalité hérités de la Renaissance, avant d’étendre ses recherches plastiques aux arts décoratifs, dès le début des années 1910. Ses collaborations avec le couturier Paul Poiret et la maison Bianchini-Férier, célèbre maison de soierie lyonnaise, puis, à partir de 1923, avec le céramiste catalan Josep Llorens Artigas lui permettent d’interpréter ses motifs de prédilection sur différents supports. Coquilles, vagues, baigneuses et nymphes sont alors présentes sur ses peintures, dessins et gravures ainsi que sur des textiles et vases qu’il conçoit avec les artisans les plus qualifiés. Natif de la ville portuaire du Havre (Seine-Maritime), il reste attaché à la mer, qui demeure l’un de ses sujets favoris – les scènes de plages et les navires ou cargos forment un corpus important dans son œuvre. Sa conception d’un art joyeux et coloré, qu’il souhaite diffuser au plus grand nombre en utilisant d’autres vecteurs que la peinture de chevalet, s’exprime par ailleurs dans de grands décors qui viennent notamment orner des bâtiments publics.

Un décor monumental initialement conçu pour le Palais de Chaillot à Paris :

Dans les années 1930, plusieurs commandes officielles de peintures monumentales sont confiées à Raoul Dufy. L’une pour la singerie du jardin des Plantes au Museum d’histoire naturelle, puis deux autres dans le cadre de l’Exposition Internationale des Arts et Techniques dans la vie moderne, dont l’ouverture est prévue en mai 1937 : La Fée Électricité, qui doit être présentée dans le pavillon de la Lumière et de l’Électricité, aujourd’hui conservée au Musée d’art moderne, à Paris (restaurée en 2020), puis La Seine, de Paris à la mer, exécutée pour le bar-fumoir attenant au théâtre du nouveau Palais de Chaillot. Dans cet édifice au style Art déco, qui transforme l’ancien Palais du Trocadéro, un ambitieux programme de décoration est confié à 22 peintres et 58 sculpteurs. Celui-ci doit illustrer l’union de la peinture, de la sculpture et de l’architecture. Les commandes pour ce grand projet sont lancées tardivement et les artistes disposent d’un temps limité pour exécuter leurs œuvres. Nombre de celles-ci ne seront ainsi installées qu’après l’ouverture de l’Exposition en mai 1937 –l’édifice lui-même n’étant pas totalement achevé pour cette inauguration. Un courrier daté du 19 juin 1936 officialise la commande auprès de Dufy, tandis que son ami Othon Friesz, peintre également originaire du Havre, est également sollicité : tous les deux se voient ainsi confier la réalisation de grandes peintures sur toile aux dimensions similaires, marouflées* sur les surfaces incurvées de la salle en hémicycle du bar-fumoir où elles devaient se faire face. Seul Friesz parvient à achever son œuvre à temps pour l’inauguration de l’événement. Dufy déclare avoir terminé les trois panneaux décoratifs en avril 1939. Mais cette première version du projet ne lui convient pas vraiment. Récemment restaurée, celle-ci est aujourd’hui conservée et présentée au musée des Beaux-Arts de Rouen.

* collées sur un support

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L'espace sera exceptionnellement fermé au public.

 

Une technique picturale innovante :

Insatisfait de certains aspects de la composition et inquiet de perdre l’éclat des couleurs de la peinture lors de l’opération de marouflage qui doit finaliser l’installation de l’œuvre dans le bar-fumoir du Palais de Chaillot, Dufy souhaite réaliser une seconde version (à présent déposée au musée des Beaux-Arts de Lyon) en utilisant une nouvelle formulation du liant déjà expérimenté pour la réalisation de la Fée Électricité. Ce liant, mis au point par le peintre et chimiste Jacques Maroger*, présente pour Dufy de nombreux avantages : les reprises et retouches sont possibles sans la contrainte de longs temps de séchage ;  la fluidité et la transparence de ce médium rappellent la technique de l’aquarelle et les couleurs restent lumineuses. Dufy et Maroger cherchent alors à retrouver la qualité picturale et les techniques employées par les maîtres anciens. Dès juin 1939, moins de trois mois après avoir obtenu de pouvoir exécuter une seconde version, Dufy annonce que les nouveaux panneaux seront achevés à la fin du mois, mais la livraison ne semble avoir été effective qu’au début de l’année 1940. Il a fallu cependant attendre septembre 1940 pour qu’ils soient finalement marouflés dans l’abside* prévue à cet effet. En apparence spontanée, cette œuvre a donc fait l’objet d’une lente maturation, comme en témoignent la version conservée à Rouen et le nombre d’études préparatoires qui précèdent la composition finale.

* construction de forme arrondie

* Jacques Maroger (1884-1962) est président des restaurateurs de France, chercheur et directeur du laboratoire du musée du Louvre de 1935 à 1937. Dufy le rencontre vers 1934-1935 et collabore avec lui pour trouver la formulation idéale pour ce nouveau médium.

L’iconographie :

Le programme iconographique des peintures destinées au bar-fumoir du Palais de Chaillot devait par contrat célébrer le cours de la Seine. La composition de Dufy, La Seine, de Paris à la mer, répond à celle de Friesz, La Seine, de sa source à Paris. Dufy s’attache à représenter le cours du fleuve, avec les paysages et monuments qui le jalonnent. L’œuvre se lit de droite à gauche. Le premier panneau à droite évoque la vallée de la Seine et Paris ; sur le panneau central, trois allégories personnifiant la Seine entourée de ses deux affluents, l’Oise et la Marne, se tiennent devant la ville de Rouen ; enfin, le panneau de gauche représente la ville du Havre et l’estuaire de la Seine. L’artiste demeure résolument moderne dans son approche plastique du genre traditionnel du paysage, ici composé d’une juxtaposition de différents lieux représentés sans effets de perspective. Les trois figures féminines qui occupent le centre de la composition reprennent cependant des codes de représentation plus traditionnels, allégoriques, qui renvoient à l’iconographie des Trois Grâces, qui trouve son origine dans l’Antiquité et sera reprise ensuite à partir de la Renaissance, notamment par Raphaël, Lucas Cranach, puis au 17e siècle par Pierre Paul Rubens et bien d’autres artistes.

Raoul Dufy, La Seine, de Paris à la mer
Raoul Dufy
La Seine, de Paris à la mer
Image © Lyon MBA - Photo Antoine Guerrier
Contenu

La désinstallation de l’œuvre et son transfert :

Des travaux de réaménagement et la création d’une nouvelle salle de spectacle ont entrainé la disparition du bar-fumoir du Palais de Chaillot et donc la dépose de la peinture de Dufy, en 1963. L’œuvre, peinte sur trois toiles, est transférée dans les collections du musée national d’art moderne/Centre Georges Pompidou en 1966. Elle est alors rentoilée et montée sur trois châssis distincts et non cintrés. En 2001, le triptyque est confié au musée des Beaux-Arts de Lyon récemment rénové. Raoul Dufy avait par deux fois été célébré par le musée, lors d’expositions en 1957 puis 1999. À l’arrivée de l’œuvre, un important chantier de restauration est nécessaire afin de remettre en état les peintures restées stockées en réserve de manière prolongée. Présentée au sein du restaurant du musée, La Seine, de Paris à la mer, devenue l’une des œuvres les plus iconiques du musée de Lyon, a ainsi retrouvé sa fonction originelle de grand décor ornant un lieu de sociabilité important.

Une nouvelle restauration indispensable :

Plus de vingt ans après son dépôt à Lyon, le triptyque a aujourd’hui besoin d’une nouvelle restauration. Différentes phases d’interventions sont programmées au printemps 2025 : le dépoussiérage, le décrassage, les refixages des soulèvements et les masticages de certaines lacunes seront confiés à une équipe de restaurateurs du patrimoine spécialisés en peinture menée par Julie Barth, sélectionnée après une phase de consultation préalable. Pour mener à bien ce chantier d’envergure, des analyses de la couche picturale seront nécessaires afin de confirmer et mieux comprendre l’utilisation du liant dit « Maroger ». Les trois peintures seront décrochées et, afin d’éviter des manipulations et des transports aussi complexes que risqués, restaurées sur place. Enfin, une réflexion sera menée sur les mesures de conservation préventive incluant l’intégration d’une mise à distance, qui sera prochainement mise en place. Celle-ci permettra à la fois une meilleure mise en valeur et une plus grande protection de cette œuvre majeure.

L’œuvre de Raoul Dufy dans les collections du musée :

Le musée des Beaux-Arts de Lyon conserve un ensemble de vingt-sept œuvres de Raoul Dufy, parmi lesquelles L’Atelier aux raisins (1942), peinture entrée dans les collections en 1997 grâce au legs de Jacqueline Delubac et Le Cargo noir (1952), offert en 1957 par Émilienne Dufy, veuve de l’artiste. D’importants dépôts ont par ailleurs été consentis par le Musée national d’art moderne : les peintures Nu assis (1909) et le Portrait de Pierre Geismar (1932), ou encore des études préparatoires à divers tableaux, entre autres pour Le Cargo noir et pour La Seine, de Paris à la mer évoquée précédemment et elle-même déposée au musée depuis 2001.

Ce projet de restauration est soutenu et financé par l’Association des Amis du musée des Beaux-Arts de Lyon.